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16 AVRIL 2018
Isabelle Ferreras. L’entreprise comme entité politique

Issue de la sociologie, la chercheure FNRS Isabelle Ferreras s’est formée à la compréhension du capitalisme et à l’analyse de l’économie comme champ politique au sein de l’Université du Wisconsin et du prestigieux MIT à Boston. Actuellement professeure de sociologie à l’Université catholique de Louvain, elle enseigne au département des Sciences sociales et politiques, à l’Institut des sciences du travail et à l’Economics School of Louvain. Elle est aussi chercheure permanente auprès du CRIDIS (Centre de recherches Interdisciplinaires Démocratie, institutions et Subjectivité de l’UCL). Depuis 2004, elle poursuit ses recherches également aux États-Unis où elle est chercheure senior associée au Labor and Worklife Program de l’Université d’Harvard (Cambridge, MA). De l’enquête de terrain à l’analyse socio-politique, elle défend audacieusement la proposition d’une « double chambre », des « investisseurs de capital » et des « investisseurs de travail », appelée à gérer les entreprises… C’est au printemps dernier qu’elle a été élue membre de l’Académie royale, dans la classe Technologie et Société.

Isabelle Ferreras, comment en vient-on à s’intéresser au travail, à l’entreprise, à la gouvernance économique et à en faire son métier ?

Il y a plusieurs sources à cette « vocation » – car je le vis comme ça, comme un engagement au service de la connaissance. L’une d’elles, c’est ma personnalité : j’ai toujours voulu faire sens du monde, comprendre où je vivais. Il y a sans doute aussi un engagement d’ordre familial. Mon grand-père paternel était le seul homme lettré de son petit village castillan, à la fois maire, juge et écrivain public. Il a pris part toute sa vie à la vie collective. Ma mère vient d’une famille très engagée dans le milieu social-chrétien. Mon histoire a été intimement liée à celle de mon grand-père, André Oleffe : son cancer a correspondu à la grossesse de ma mère et je suis née le jour de son enterrement. C’est une personnalité qui m’a marquée. Fils d’ouvrier typographe imprimeur à Court-Saint-Étienne, doué dans son parcours scolaire, il a bénéficié d’une bourse pour étudier à Solvay. Mon grand-père a toujours été au carrefour de plusieurs mondes. C’est quelque chose que j’ai reçu de lui et que visiblement je perpétue : il a fait une carrière au service du bien public, il est devenu directeur de la Commission bancaire et financière ; en même temps, il était engagé dans le Mouvement Ouvrier Chrétien. Il était au carrefour du monde du capital et du monde du travail, du monde de la libre pensée – car en tant qu’ulbiste, il se définissait comme libre penseur – et du monde chrétien – le MOC, et à la fin de sa vie, le CA de l’UCL dont il était président : c’étaient des ponts qui n’étaient pas évidents à l’époque. C’est d‘ailleurs l’un des aspects qui me plait à l’Académie, celui de la rencontre entre différents milieux. C’est très important, cette richesse des différences.

Voilà deux familles engagées dans le bien public, le bien commun, et un héritage d’un sens des responsabilités parfois un peu lourd ! Voilà qui dit d’où je viens : avec modestie, je suis le produit d’une histoire et pas une self-made woman. À 17 ans, je voulais devenir réalisatrice de documentaires, mais j’étais un peu jeune pour entrer à l’IAD. Je me suis inscrite en Sciences économiques, politiques et sociales ; là j’ai découvert la sociologie avec Bernard Francq et ça m’a emportée ! Voilà ce que je voulais faire : comprendre la société.

Votre recherche doctorale portait sur la critique politique du travail. Elle vous a amenée à redéfinir le rapport au travail – et notamment dans le cadre de nos sociétés de service. Pour démontrer que le travail est aussi une expérience politique, vous vous êtes basée sur une longue enquête auprès de caissières. Comment vous sont apparues leurs aspirations à la justice et à la démocratie ?

Mon doctorat portait d’abord sur l’avenir de la concertation sociale, mais je ne voyais pas, dans ce cadre, comment ma contribution allait apporter quelque chose à la connaissance. Je me suis dit qu’il fallait retourner à la source et écouter les travailleurs de première ligne. Les plus qualifiés ou les moins qualifiés ? Les plus qualifiés ont plus de raisons intrinsèques à la motivation au travail ; par contre, personne n’a vraiment choisi d’être caissière. La caissière, après l’ouvrier automobile du monde industriel, apparaît comme la nouvelle ouvrière du monde des services ; elle travaille d’ailleurs à la chaîne du client et son poste est directement concerné par l’automatisation. Incidemment, c’étaient des femmes, ce qui me permettait de travailler sur le genre sans produire d’argument « genre », mais de prendre le féminin comme universel. Contrairement aux stéréotypes, mon enquête montre combien ces personnes réfléchissent, ont un certain niveau de formation – souvent un diplôme de fin d’humanités –, sont informées et construisent leur propre compréhension des enjeux. Malgré des parcours de vie qui ne sont pas faciles, elles font le choix de se maintenir au travail. Or à l’époque, fin des années 90, étant donné la non-dégressivité des allocations de chômage, ces profils auraient pu échapper au travail.

L’enquête et la méthodologie adoptée m’ont permis de construire une nouvelle théorie du travail comme expérience d’abord expressive, de l’ordre du sens, même si elle comporte bien une dimension instrumentale (le salaire). Si on en reste à une explication instrumentale du travail, on ne comprend pas que les gens débraient, descendent dans la rue, s’absentent, tombent malades ou se suicident. La critique de la raison instrumentale, c’est la grande critique de la modernité, de Max Weber à l’École de Francfort. Je montre que même si cette rationalité instrumentale est puissante au point de structurer l’économie et l’entreprise, s’arrêter à cette explication nie une partie de la réalité. Si on investigue ce constat, on trouve une source pour critiquer nos modèles, au nom même des ressources présentes et investies dans cette réalité. On voit par exemple combien les caissières mobilisent leur expérience supposée « économique », mais aussi sur les registres expressif, public et donc fondamentalement politiques : elles comportent des conceptions sur la justice dans le cadre d’inscription dans des collectifs. Ce constat est douloureux parce que leurs aspirations à la justice n’ont pas voix au chapitre dans l’organisation du travail classique. Mais pourquoi ne ferait-on pas le choix de prendre au sérieux ces ressources critiques dont les gens sont porteurs ?

Vous qualifiez l’entreprise d’espace « domestique », dont le gouvernement, pris dans la seule rationalité instrumentale, nie le sens du travail et la subjectivité des travailleurs. On comprend que la schizophrénie de ceux-ci – les mêmes qui dans l’espace public et politique sont attendus comme citoyens actifs et responsables – s’exprime de plus en plus de manière pathologique, que ce soit la démotivation, l’absentéisme, le burn-out ou le vote populiste. Dans Gouverner le capitalisme ? ou Firms as Political Entities , cette analyse vous amène à proposer une approche originale de l’entreprise comme entité politique et à réfléchir à un nouveau mode de gouvernance de celle-ci : la représentation bicamérale des investisseurs en capital et des investisseurs en travail. De quoi s’agit-il ?

Cette articulation entre théorie et pratique basée sur l’observation des humains, c’est tout le sens de mon travail. De mon parcours doctoral, j’ai compris qu’il fallait creuser l’analyse de l’économie comme un champ politique. Pour cela, je n’étais pas assez qualifiée ; après un passage par l’Université du Wisconsin qui m’a permis de mieux comprendre le modèle capitalistique américain, j’ai postulé pour étudier au MIT auprès de Joshua Cohen, théoricien de la démocratie et de Michael Piore, théoricien de l’économie du travail. Ce séjour a eu une influence énorme sur moi, spécialement en termes conceptuels, puisque j’y ai acquis les fondements d’une lecture politique de l’économie, ce que j’avais anticipé ; mais aussi en termes d’ambition ! Car les Américains ont beaucoup de défauts, mais on peut leur reconnaître une qualité : ils sont ambitieux. J’ai appris que si je travaillais et si j’arrivais à démontrer les choses, je serais prise au sérieux dans le milieu académique – américain en tous cas.

À partir du moment où on envisage l’entreprise comme une entité politique aux mains des seuls détenteurs du capital, on peut interroger l’Histoire sur tous ces moments où nos sociétés ont basculé du despotisme d’une minorité à l’amorce de la démocratisation. À chaque fois, ce basculement s’opère par l’installation d’un bicaméralisme ou du moins de son amorce, comme en – 497 à Rome, quand les Plébéiens obtiennent d’être représentés par deux Tribuns qui ont un droit de veto. Les Praticiens doivent dès lors s’assurer que les décisions prises le sont avec l’accord de la majorité de l’autre corps constituant, sinon ces décisions sont considérées comme abusives. On retrouve ce mécanisme tout au long de l’Histoire politique, le cas le plus analogique à l’entreprise étant celui de la Chambre des Lords en Grande-Bretagne. Le Roi reconnut le pouvoir législatif aux Lords, qui sont les propriétaires des terres, et aux représentants des Commons. Le Conseil d’administration représente, comme les Lords, les propriétaires des parts. Il importe de se poser la même question : où est l’autre corps constituant de l’entreprise ? Où sont ceux qui investissent leur travail ?

Pour l’instant, les grandes entreprises fonctionnent avec un conseil de représentants des travailleurs (Conseil d’entreprise) dont l’avis doit être requis pour une série de décisions, mais il n’existe pas (encore) de droit de veto. À l’heure actuelle, il y a un droit des sociétés et un droit du travail, mais pas (encore) de droit de l’entreprise qui prenne au sérieux ses deux corps constituants. En Allemagne, le système de Mitbestimmung mis en place après la seconde guerre mondiale constitue une avancée historique : la moitié des sièges des Conseils de surveillance des très grandes entreprises est réservée aux représentants des travailleurs (mais le président, issu du banc patronal, a un vote décisif…). En Europe, il existe clairement des avancées ; le schéma bicaméral fait partie des options à considérer pour reprendre le chemin d’une prospérité soutenable donc partagée. L’entreprise y trouvera son intérêt car aujourd’hui, ce qui fait la compétitivité, surtout dans nos économies de services, c’est le facteur humain ! Toutes les entreprises innovantes et les plus grandes écoles de business prennent au sérieux la demande des travailleurs de peser sur les décisions qui concernent leur travail – ce que j’appelle la critique politique du travail. Mais qu’en font-elles ? Comprendre et respecter cela, c’est un enjeu crucial pour le futur de la démocratie.

Vous êtes la plus jeune académicienne. Qu’est-ce que cela va changer pour vous ?

Je vais beaucoup apprendre ! Chaque fois que je me rends aux séances de la classe Technologie et Société, je suis émerveillée par la réunion des savoirs et des qualités. Avoir le droit de m’asseoir là et d’écouter, c’est déjà une chance inouïe. Mon seul regret est d’arriver après Philippe de Woot : j’aurais tellement aimé le rencontrer dans ce cadre ! Je ne l’ai pas assez connu. Je me retrouve dans tellement de choses qu’il a travaillées et dans son appel à prendre des risques, à proposer de nouveaux modes de concertation et de gouvernance… L’Académie doit offrir sa contribution à la société pour lui permettre de s’orienter, de prendre des décisions « éclairées » par la recherche du bien commun. Son rôle quant au futur de la démocratie est crucial et je me reconnais dans les impulsions que notre nouveau Secrétaire perpétuel, Didier Viviers, veut donner en ce sens. L’Académie doit s’engager et intéresser les autres à ce qu’elle fait (comme j’essaie de le faire à mon niveau avec un dessin animé de cinq minutes réalisé avec un dessinateur australien pour vulgariser le contenu de mon dernier livre, à voir ici).

Comme je suis la plus jeune, j’espère apprendre beaucoup et être là pour longtemps : c’est un marathon dans lequel je m’engage, pas un sprint !

Propos recueillis par François Kemp

Choix bibliographique

Critique politique du travail. Travailler à l’heure de la société des services, Les Presses de Sciences Po, Paris, 2010 (2007)
Gouverner le capitalisme ? Pour le bicamérisme économique, Presses universitaires de France, Paris, 2012
Firms as Political Entities. Saving Democracy through Economic Bicameralism, Cambridge University Press, Cambridge, 2017

DE MUNCK Jean, DIDRY Claude, FERRERAS Isabelle et JOBERT Annette. Renewing Democratic Deliberation in Europe. The Challenge of Social and Civil Dialogue, Peter Lang, Brussels/Oxford, 2012

Références
http://www.isabelleferreras.net
www.firmsaspoliticalentities.net